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Le zitounien réformiste Par Kamel BEN OUANÈS
De par sa longévité (1827-1924), le Cheikh Salem Bouhageb était un témoin privilégié et attentif de tous les grands événements qui avaient marqué l'Histoire de la Tunisie et du monde pendant un siècle.
C'est ainsi qu'il a pu suivre de très près les étapes ayant conduit à l'adoption du Pacte Fondamental ou à l'amendement de la Constitution de 1861. Il était aussi témoin de la révolte de Ben Ghdahem, de l'avènement du protectorat, avant de partir en Europe pour y vivre pendant plusieurs années et assister, en observateur vigilant, à la naissance des nationalismes et aux démons de leur volonté de puissance.
A la faveur donc d'une vie centenaire, Salem Bouhageb a élaboré une œuvre féconde, foisonnante et ouverte à tous les genres.
Essayiste, juriste, poète, enseignant, prédicateur, Salem Bouhageb était présent à tous les débats politiques, culturels ou théologiques. Sa longue carrière d'enseignant à l'université de la Zitouna, pendant une longue période de pas moins de soixante-cinq ans, lui a donné l'exceptionnelle opportunité de former plusieurs générations de lettrés tunisiens, parmi lesquels nous trouvons les meilleures figures de l'élite intellectuelle tunisienne de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, comme le Général Hassine, Mohamed Tahar Ben Achour ou Abdelaziz Thaàlbi…
Revisiter l'héritage de cette grande figure de la pensée tunisienne nous semble être un devoir national et une nécessité scientifique, car ce que vit la Tunisie d'aujourd'hui tant sur le plan culturel qu'identitaire s'inscrit dans une filiation directe avec l'apport de Salem Bouhageb et de ses contemporains.
C'est donc pour examiner cet héritage que l'Académie Tunisienne des Sciences, des Lettres et des Arts (Beït El Hikma) et l'Association Tunisienne des Etudes et Recherches sur le Patrimoine Intellectuel Tunisien ont organisé en commun une journée d'études autour de trois axes d'intérêt: d'abord, Salem Bouhageb, le prédicateur et le théologien; ensuite, le poète et le rhétoricien; et, finalement, le réformiste et l'intellectuel.
Orient Occident
En tant que prédicateur, Salem Bouhageb s'est appliqué, dans ses sermons du vendredi, à se démarquer des formules et des idées codifiées et presque momifiées. Sa démarche, comme l'a montré Kamel Omrane, consistait à tenir un langage théologique moderniste qui tient compte des mutations historiques et culturelles de la communauté tunisienne du XIXe siècle. Tout en adoptant un style clair et accessible, Salem Bouhageb n'hésitait pas à s'inventer de nouvelles articulations entre les exigence de la foi islamique et l'environnement historique de la Tunisie de l'époque, où pointait à l'horizon un menaçant face-à-face entre un Occident plus que jamais prospère et affichant des velléités impérialistes et un Orient qui gémit sous le poids de l'indigence et de graves clivages entre ses composantes sociales.
Une pensée audacieuse
L'audace de la pensée analytique de Salem Bouhageb trouve encore mieux son illustration, comme l'a démontré Fethi Kacemi, dans son approche critique qui n'hésite pas à pourfendre les imperfections là où elles se cachent. C'est ainsi qu'il eu le courage d'enlever le voile sur quelques impropriétés langagières dans l'œuvre du célèbre Malek Ibn Anass. Une telle audace lui a valu, comme il fallait s'y attendre, des réactions violentes de la part de quelques esprits étriqués.
Homme des Lumières, Salem Bouhageb était parmi les rares intellectuels de son époque à ériger la Raison au rang d'un outil d'examen de tout produit de l'esprit, comme il l'a clairement énoncé lors de son intervention à l'ouverture de la Khaldounia le 15 mai 1897, quand il a insisté sur la nécessité, pour nous Tunisiens, d'apprendre et de maîtriser les Sciences et notamment les Mathématiques, instrument incontournable, à ses yeux, dans tout projet de développement et de modernisme. Aussi, est-ce pour cette raison que chez Bouhageb, la pensée religieuse, à l'instar de l'ordre juridique ou institutionnel, n'est pas moins soumise à l'analyse critique. C'est à ce prix, a montré à ce propos Jameleddine Draouil, que l'Ijtihad trouve un champ propice à son éclosion. De son côté, M. Ali Dab, auteur de premier travail académique sur Salem Bouhageb, a insisté sur le rôle prépondérant joué par le Cheikh dans l'émergence d'une mouvance réformiste tunisienne dont le trait majeur était d'opérer une subtile synthèse entre les valeurs de la société arabo-musulmane et le rationalisme occidental. Et c'est précisément dans cette perspective, a expliqué Hafnaoui Amairia, que s'inscrit aussi le sens de filiation et de contribution de Salem Bouhageb dans la gestation d'une conscience nationaliste arabe.
Une vocation protéiforme
Ce docte aux préoccupations graves n'a pas étouffé en lui le goût du plaisir et les charmes du beau. Empreint de tolérance et d'ouverture d'esprit, Bouhageb le prêcheur, a expliqué Riadh Marzouki, est aussi un poète, entre autre de l'amour et de la sensibilité.
Figure à vocation protéiforme, Salem Bouhageb apparaît, à travers les différentes interventions présentées au cours de cette journée d'études, sous les traits d'un intellectuel jalousement attaché à sa liberté et soucieux de secouer les consciences et de reformer les institutions publiques. Cette pensée réformiste, tout en étant attentive et sensible à ce qui se produit à l'étranger, puise sa substance et ses arguments dans le riche patrimoine intellectuel tunisien, tel un maillon rattaché à une chaîne où défilent les empreintes de Ibn Khaldoun, les contributions de l'Imam Sahnoun et les idées de Kheireddine.
La Presse du 13 février 2006.
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